Le Petit-Déjeuner des jours heureux

Un matin d’automne à la campagne, entre gourmandises, théières et rencontres inattendues.
Il existe des maisons dans lesquelles on entre comme si l’on revenait quelque part.
Celle-ci se trouvait dans la campagne champenoise, à l’écart des routes fréquentées, entourée de terres, de jardins et de forêts. Nous l’avions choisie pour quelques jours de repos, avec cette intention délicieuse de ne rien organiser au-delà du nécessaire.
La maison était belle. Pas de cette beauté intimidante qui oblige à surveiller ses gestes, mais d’une beauté généreuse, faite de pierres anciennes, de poutres, de meubles patinés et de fenêtres ouvertes sur la campagne.
Une grande cheminée occupait le salon. Les fauteuils étaient profonds, les coussins nombreux, et des plaids avaient été abandonnés ici et là, sur les accoudoirs, au pied d’une banquette, près d’une pile de livres.
Tout était propre, confortable, soigneusement entretenu, sans que l’on ait cherché à effacer les traces de la vie.
On pouvait s’y installer pour lire, écrire quelques pages, retrouver une conversation interrompue depuis des mois ou simplement regarder la lumière changer sur les murs.
C’était une maison où l’on pouvait être ensemble sans être constamment occupés les uns des autres.
Et ce matin-là, l’automne avait décidé de nous offrir l’une de ses plus belles journées.
La cuisine des premières heures
Lorsque je suis descendue, quelqu’un avait déjà allumé la cheminée.
Dans la cuisine, la grande table en bois attendait son petit déjeuner. Une ancienne nappe de lin la recouvrait, légèrement froissée. On avait sorti des assiettes en faïence, des bols à fleurs et des tasses dépareillées, dont certaines avaient probablement traversé plusieurs générations.
Rien n’était parfaitement assorti, et c’était très bien ainsi.
Sur le rebord de la fenêtre, des coussins invitaient à s’asseoir pour contempler le jardin. Quelques livres avaient été posés sur une petite table, à côté d’un carnet ouvert et d’un crayon.
Quelqu’un était sorti cueillir quelques fleurs.
Le bouquet ne comptait que trois ou quatre tiges, quelques feuilles et une petite fleur sauvage dont personne ne connaissait le nom. On l’avait installé dans un grand verre, sans chercher à lui donner une composition particulière.
Il était ravissant.

Dehors, le soleil traversait les arbres et éclairait les premières feuilles roussies. Certaines semblaient encore hésiter entre le vert de l’été et le cuivre de l’automne.
À l’intérieur, une autre saison s’annonçait : celle des petits déjeuners qui prennent toute la matinée.
Une abondance joyeuse
Nous avions prévu de quoi satisfaire tous les appétits, sans vraiment nous rendre compte de l’ampleur de nos ambitions.
Les croissants, encore chauds, avaient été déposés dans une grande corbeille. Leur pâte feuilletée craquait sous les doigts et laissait échapper un parfum de beurre qui se mêlait à celui des pains au chocolat.
Les chaussons aux pommes avaient une croûte dorée, légèrement brillante, et leur garniture tiède promettait quelques brûlures aux plus impatients.
Un quatre-quarts au beurre attendait sur une planche, déjà entamé. À côté, une grosse miche de pain offrait sa croûte croustillante et sa mie tendre.
Nous avions sorti une motte de beurre, un pot de crème fraîche épaisse, plusieurs fromages, des œufs de saumon et de petits œufs de caille.
Une coupe débordait de fruits d’automne : pommes, poires, figues, grappes de raisin et quelques prunes tardives.
Deux pamplemousses avaient été coupés en deux. Leurs quartiers roses luisaient dans la lumière du matin.
Les carafes de jus de pomme et de jus d’orange complétaient cette profusion.
Et pourtant, les poêles étaient encore sur le feu.
Dans l’une, les œufs brouillés cuisaient lentement, remués avec une spatule en bois. Dans une autre, une omelette au bacon commençait à prendre forme.
Quant aux œufs au plat, ils faisaient l’objet d’un débat.

— Le jaune doit rester coulant.
— Évidemment.
— Alors pourquoi tu continues à le faire cuire ?
— Parce que le blanc, lui, n’a pas encore compris qu’il devait l’être !
Nous avons ri.
La cuisine sentait le pain chaud, le beurre, le bacon et le café que certains avaient réclamé malgré notre impressionnante collection de thés.
Il y avait des assiettes partout, des couteaux posés de travers, des mains qui se croisaient pour attraper un plat.
Personne ne cherchait à faire une belle table. Elle le devenait toute seule.
Quatre thés pour une matinée

Sur le buffet, à proximité de la bouilloire, nous avions disposé plusieurs théières.
Un thé vert, un thé noir, un thé blanc et un thé bleu-vert, cet oolong dont les feuilles, selon leur degré d’oxydation et leur préparation, peuvent révéler des parfums d’une étonnante diversité.
Chacun avait été infusé séparément, avec une eau adaptée à ses feuilles.
Les liqueurs présentaient des couleurs différentes.
Le thé vert avait une robe claire, lumineuse, et des notes végétales qui réveillaient agréablement le palais.
Le thé noir, plus sombre, développait une rondeur chaleureuse, particulièrement bienvenue avec les viennoiseries et le quatre-quarts.
Le thé blanc apportait une délicatesse presque discrète, que l’on appréciait en revenant aux fruits frais.
Quant au thé bleu-vert, il se révélait délicieux avec les poires, les figues et certains fromages doux.
Nous passions d’une théière à l’autre, remplissions les tasses, échangions nos impressions.
— Tu as goûté celui-ci avec le quatre-quarts ?
— Non, mais passe-moi la théière.
— Attends, il reste encore un peu de thé blanc.
À cette table, personne n’était pressé de trouver le meilleur accord. Il suffisait d’essayer, de découvrir et parfois de revenir à sa première tasse.
Le thé accompagnait le petit déjeuner comme une conversation accompagne une promenade : sans chercher à la diriger.
C’est alors qu’un mouvement derrière la fenêtre nous a interrompus.
Les visiteurs du jardin

— Venez voir… mais doucement.
Nous nous sommes approchés.
Dans l’herbe encore humide, plusieurs lièvres se déplaçaient à proximité des arbres.
L’un s’était arrêté, les oreilles dressées. L’autre avançait par bonds, puis s’immobilisait à son tour. Les autres mangeaient.
Ils étaient assez proches pour que nous puissions distinguer leurs longues pattes et les mouvements rapides de leurs oreilles.
Nous les observions depuis quelques instants lorsqu’un renard est apparu plus loin, près de la lisière.
Son pelage roux captait la lumière du matin. Il a traversé une petite trouée entre les arbustes, s’est arrêté brièvement, puis a disparu derrière une haie.
Nous sommes restés devant la fenêtre. Personne n’avait pensé à prendre son téléphone.
La rencontre avait duré quelques secondes, mais elle nous avait procuré cette joie particulière que donnent les animaux sauvages lorsqu’ils acceptent, sans le savoir, de traverser notre regard.
Et pendant que nous contemplions le jardin, un autre rouquin venait de faire son apparition.
Celui-là n’avait rien de sauvage, enfin, pas avec nous.
Charly, vingt et un ans, maître des lieux

Charly était un gros chat roux.
Un magnifique vieux monsieur de vingt et un ans, au pelage généreux, à la démarche tranquille et au caractère suffisamment affirmé pour qu’aucun autre chat du voisinage ne se risque à le sous-estimer.
Il appartenait à mes amis, les propriétaires du domaine.
Enfin, « appartenait » était un terme assez discutable.
Car Charly avait une conception personnelle de la propriété.
Le château, la maison d’hôtes, les jardins, les terres et les forêts alentour constituaient, selon lui, un ensemble indivisible dont il assurait la souveraineté.
Les humains pouvaient bien posséder les actes notariés.
Charly possédait le terrain.
Il connaissait chaque allée, chaque muret, chaque recoin favorable à une sieste. Il était adoré des visiteurs, accueillait volontiers les caresses et savait parfaitement obtenir l’attention qu’il estimait lui être due.
Mais cette douceur avait ses limites.
Qu’un chat étranger se présente sur ses terres, et le paisible patriarche retrouvait aussitôt une vigueur dont on aurait pu croire qu’elle appartenait à une autre époque.
J’en avais personnellement fait l’expérience.

Quelques années auparavant, j’étais venue avec mon propre chat, Brocéliand.
Brocéliand avait alors huit ans, un âge déjà respectable pour un félin, et certainement aucune intention de provoquer une crise diplomatique.
Mais Charly ne l’entendait pas ainsi.
La rencontre avait rapidement tourné à la confrontation.
D’un côté, Brocéliand, qui tentait de conserver une contenance honorable.
De l’autre, Charly, beaucoup plus âgé, mais absolument déterminé à rappeler qui commandait.
J’avais dû intervenir et exfiltrer Brocéliand, qui s’était laissé prendre dans mes bras avec un soulagement qu’il avait tenté de dissimuler sous une expression parfaitement digne.
Il faut dire que cette intervention lui permettait de sauver l’essentiel.
Il n’avait pas reculé devant Charly. On était venu le chercher.
La nuance, pour son honneur, était considérable.
Nous avons beaucoup ri en racontant cet épisode.
Charly, lui, s’était installé près de la cheminée, parfaitement indifférent à sa réputation de redoutable combattant. Il avait d’autres préoccupations.
Notamment celle de trouver le plaid le plus confortable.
La seconde vie d’un chat parisien
L’histoire de Charly ne s’arrêtait pourtant pas à ses exploits territoriaux.
Bien avant de régner sur ce domaine champenois, il avait vécu à Paris, dans le Marais, avec ses propriétaires.
Lorsque mes amis avaient décidé de quitter la capitale pour acquérir leur château et le transformer en un magnifique établissement hôtelier, Charly était déjà âgé.
Il devait avoir environ quatorze ans.
Il était devenu très maigre, paraissait épuisé et chacun pensait qu’il approchait de la fin de sa vie.
Bien entendu, il avait accompagné ses humains dans leur nouvelle aventure.
Et là, quelque chose d’extraordinaire s’était produit.
Dans cette campagne champenoise, au milieu des jardins, des arbres et des vastes espaces, Charly avait retrouvé une énergie que personne n’attendait plus.
Peut-être était-il tombé dans un puit de Jouvence ? Nul ne sait.
Mais, il s’était remis à explorer, à se déplacer avec assurance, à prendre possession des lieux.
Son état s’était amélioré au point que ses proches avaient eu l’impression d’assister à une seconde jeunesse.
Le petit chat parisien que l’on croyait au terme de son existence était devenu le maître incontesté d’un immense domaine.
Et cette nouvelle vie l’avait conduit jusqu’à vingt et un ans.
Sept années de plus.
Sept années de promenades, de siestes, de rencontres avec les visiteurs, de caresses et, bien entendu, de surveillance militaire des frontières.
On aurait dit que Charly, en découvrant son nouveau territoire, avait décidé qu’il lui restait encore beaucoup trop de choses à faire pour prendre congé.
Il était arrivé dans ce château au crépuscule supposé de sa vie.
Il y avait découvert son plus grand royaume.
Et lorsqu’on le regardait dormir devant la cheminée, le ventre confortablement installé sur un plaid, on comprenait pourquoi tous ceux qui l’avaient rencontré lui portaient une affection si particulière.
Charly n’était pas seulement le chat de la maison.
Il en était devenu l’un des souvenirs les plus attachants.
Le luxe de ne rien prévoir
Pendant que nous parlions de Charly, le petit déjeuner avait poursuivi son cours.
Les croissants avaient disparu. Le quatre-quarts avait considérablement diminué. Quelqu’un avait repris du fromage, un autre s’était servi une seconde tasse de thé noir.
La nappe portait maintenant les traces joyeuses du repas : quelques miettes, une petite tache de confiture, un couteau oublié près de la corbeille à pain.
Le bouquet cueilli dans le jardin penchait légèrement dans son verre.
Le soleil avait changé de place.
Sur les coussins près de la fenêtre, un livre attendait toujours d’être ouvert.
Nous avions parlé de tant de choses que personne n’aurait su dire exactement à quel moment le petit déjeuner s’était transformé en conversation de fin de matinée.

Une promenade avait été évoquée, puis remise à plus tard.
Dehors, les lièvres avaient disparu depuis longtemps. Le renard poursuivait quelque part sa journée de renard, sans se soucier de l’impression qu’il nous avait laissée.
Charly dormait.
La cheminée crépitait doucement.
Et sur la table, il restait encore assez de thé pour prolonger le plaisir.
Nous étions venus chercher quelques jours de repos, un peu de campagne, peut-être en ce qui me concerne, de nouvelles idées pour écrire.
Nous avions trouvé une maison accueillante, une table généreuse, des conversations heureuses et ce vieux chat roux dont l’existence semblait avoir déjoué toutes les prévisions.
Il y a des petits déjeuners dont on se souvient pour ce que l’on a mangé.
D’autres pour les personnes avec lesquelles on les a partagés.
Celui-ci avait réuni les deux.
Et peut-être quelque chose de plus difficile à définir : le sentiment, pendant quelques heures, de n’avoir absolument rien à demander à la journée.
La matinée nous appartenait.
Enfin, presque.
Car ici, tout appartenait à Charly.
N.L.L.





Quel endroit charmant.
Magnifique histoire. On veut connaître Charly et Brocéliand.