Robert Fortune -- L'homme qui vola le thé à la Chine
il y a 2 jours
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Il s’appelait Fortune.
Pour une histoire de vol, d’espionnage et de thé, le nom paraît presque avoir été inventé après coup.
Mais, Robert Fortune exista bien.
Écossais, jardinier devenu botaniste et collecteur de plantes, il naît en 1812 dans le Berwickshire. Rien, à première vue, ne le destine à devenir l’un des personnages les plus singuliers de l’histoire du thé.
Et pourtant, au milieu du XIXᵉ siècle, cet homme va pénétrer dans des régions chinoises interdites aux étrangers avec une mission qui, débarrassée de toute élégance diplomatique, peut se résumer ainsi :
rapporter le thé de Chine, pas quelques caisses de feuilles.
Les théiers.
Les graines.
Et surtout, ce que l’on ne pouvait mettre dans aucune caisse : le savoir de ceux qui savaient les cultiver et les transformer.
Quand l’Angleterre buvait chinois
Au XIXᵉ siècle, les Britanniques boivent énormément de thé, mais ce thé vient essentiellement de Chine. Cette dépendance commerciale pose un problème considérable à la Grande-Bretagne. Derrière la tasse devenue presque quotidienne se cache une bataille économique, commerciale et impériale autrement moins paisible que le geste consistant à verser de l’eau chaude sur quelques feuilles.
La Chine possède alors ce que l’Europe désire : le thé, mais aussi la maîtrise de sa culture et de sa fabrication.
Les Britanniques cherchent depuis longtemps à s’en affranchir et ils disposent déjà d’une piste. Dans le nord-est de l’Inde, en Assam, des théiers poussent naturellement et sont connus des populations locales, notamment des Singhpho. Les Britanniques prennent progressivement conscience de l’intérêt de cette ressource et commencent à développer une production locale.
Mais ils veulent davantage. Ils veulent comprendre les méthodes chinoises.
Ils veulent les meilleurs théiers. Ils veulent savoir comment une feuille devient ce produit dont leur pays ne semble plus pouvoir se passer. Il leur faut quelqu’un capable d’aller chercher les réponses.
Ce sera Robert Fortune.
Première entrée en Chine
Fortune connaît déjà le pays. En 1843, peu après la première guerre de l’Opium et le traité de Nankin, la Horticultural Society of London — future Royal Horticultural Society — l’envoie en Chine pour y rechercher des plantes.
Sa mission ne concerne pas seulement le thé. Il collecte des camélias, des azalées, des chrysanthèmes et quantité d’autres végétaux susceptibles d’intéresser l’horticulture britannique.
Il apprend à voyager dans le pays, observe, collecte et comprend aussi très vite que les limites imposées aux étrangers rendent certaines régions presque inaccessibles.
Fortune rentre en Grande-Bretagne en 1846. Deux ans plus tard, on lui propose de repartir. Cette fois, la mission change complètement de nature.
En 1848, la Compagnie britannique des Indes orientales l’engage pour aller chercher en Chine des théiers et les connaissances nécessaires à leur culture et à leur transformation, avec l’objectif de développer la production dans les possessions britanniques en Inde.
Le botaniste devient alors quelque chose d’autre.
Un homme envoyé au cœur d’un secret industriel.
Devenir chinois pour entrer en Chine
Les étrangers ne peuvent pas librement parcourir l’intérieur du pays.
Fortune trouve donc une solution aussi efficace qu’audacieuse. Il adopte des vêtements chinois. Il se rase la tête selon l’usage imposé aux hommes sous les Qing, conservant la longue natte caractéristique de l’époque.
Il voyage accompagné de domestiques et d’interprètes chinois.
Il ne devient évidemment pas invisible.
Mais suffisamment plausible, dans certaines circonstances, pour franchir des endroits auxquels un Européen vêtu à l’occidentale n’aurait jamais eu accès.
On imagine aisément la scène.
Un Écossais du XIXᵉ siècle, vêtu comme un notable chinois, progressant vers les régions productrices de thé, observant les cultures, cherchant les jardins qui l’intéressent, dépendant des hommes qui l’accompagnent pour comprendre ce qui l’entoure et avec une mission dont les producteurs rencontrés ignorent l’enjeu véritable.
Car Fortune ne cherche pas seulement une plante.
Il cherche une industrie entière.
Le secret du thé noir et du thé vert

À l’époque, l’Europe entretient encore une confusion étonnante.
Certains botanistes pensent que le thé vert et le thé noir proviennent de plantes différentes, hors, Fortune, grâce à ses observations en Chine, contribue à mettre fin à cette idée. Il constate que les différences viennent essentiellement des méthodes de transformation appliquées aux feuilles.
Le thé vert et le thé noir ne sont pas nécessairement les fruits de deux espèces distinctes. Une même plante peut donner des thés radicalement différents selon ce que l’on fait de sa feuille après la récolte.
Pour nous, aujourd’hui, cela paraît élémentaire.
Mais au milieu du XIXᵉ siècle, pour des Européens qui connaissent surtout le thé lorsqu’il arrive déjà transformé dans leurs ports, c’est une information majeure.
Fortune comprend alors quelque chose que l’on pourrait résumer simplement :
voler un théier ne suffit pas. Un théier n’est qu’une possibilité.
Le thé, lui, naît du geste humain. Il faut savoir cueillir, flétrir, chauffer, rouler, sécher.
Maîtriser le temps et reconnaître la feuille.
Autrement dit, pour reproduire le thé chinois ailleurs, il faut emporter avec les plantes l’intelligence de leur transformation.
Des hommes avec les théiers
Fortune ne se contente donc pas d’expédier des végétaux.
Il contribue également au recrutement de travailleurs chinois connaissant les méthodes de fabrication du thé afin qu’ils transmettent leurs compétences en Inde.
C’est peut-être l’un des aspects les plus importants de toute l’histoire.
On raconte volontiers l’aventure du botaniste européen déguisé traversant la Chine.
L’image est formidable. Elle ferait presque oublier ceux dont le savoir constituait précisément ce qu’il était venu chercher.
Car ce que la Compagnie des Indes orientales désirait n’était pas seulement Camellia sinensis.
Elle voulait le savoir accumulé par des générations de cultivateurs et d’artisans chinois.
Un savoir qui ne poussait pas dans la terre.
Les petites serres qui traversèrent les océans

Restait un problème redoutable.
Comment transporter des milliers de plantes vivantes de Chine jusqu’en Inde en leur faisant traverser la mer ? Les longs voyages en bateau tuaient quantité de spécimens. L’air salin, les variations de température et les difficultés d’arrosage rendaient le transport des plantes extrêmement aléatoire.
Fortune utilise alors une invention récente : la caisse de Ward.
Une sorte de petite serre vitrée et fermée, capable de conserver autour des végétaux un environnement humide relativement stable.
À première vue, ce n’est qu’une boîte de verre.
Mais elle va devenir l’un des instruments silencieux de l’expansion botanique du XIXᵉ siècle.
Fortune expédie ainsi de très nombreux théiers et graines vers l’Inde. Pour limiter le risque de perdre toute la cargaison dans un seul naufrage ou accident, les envois sont répartis entre plusieurs navires.
Des jardins chinois quittent alors la Chine enfermés sous verre.
À destination de l’Himalaya.
Était-ce réellement un vol ?
Oui.
Mais le mot mérite que l’on s’y arrête.
Robert Fortune n’est pas un cambrioleur qui s’introduit une nuit dans un jardin pour arracher quelques théiers.
Son opération appartient à quelque chose de beaucoup plus vaste : la compétition impériale et économique du XIXᵉ siècle.
Il agit pour la Compagnie britannique des Indes orientales. Il pénètre clandestinement dans des régions interdites aux étrangers.
Il collecte des végétaux et acquiert des connaissances dans le but explicite de transférer ailleurs une production jusque-là très largement associée à la Chine.
Avec notre vocabulaire contemporain, on parlerait facilement d’espionnage industriel.
Et ce terme n’a rien d’exagéré.
La mission de Fortune participe à la volonté britannique de réduire sa dépendance envers la Chine et de développer une industrie du thé contrôlée dans son empire.
Cela ne signifie pas que le thé indien soit simplement « du thé chinois volé ».
L’histoire est plus complexe.
L’Assam possédait ses propres théiers.
Ses populations avaient leurs propres usages.
Les plantations britanniques allaient employer différentes variétés et développer leurs propres méthodes, leurs propres terroirs et leurs propres styles.
Mais Fortune apporte une pièce décisive à cette transformation : des plantes chinoises, du matériel végétal et, surtout, des connaissances techniques.
L’ironie de l’histoire
Et c’est ici que l’histoire devient savoureuse.
Après avoir pris autant de risques pour transférer les théiers chinois vers l’Inde, ce ne sont pas nécessairement eux qui deviendront les grands vainqueurs de l’aventure.
Le théier indigène d’Assam, Camellia sinensis var. assamica, se révèle particulièrement adapté aux conditions locales et prend une place immense dans le développement du thé indien.
La Grande-Bretagne voulait reproduire la Chine. L’Inde allait finalement devenir autre chose.
À la fin du XIXᵉ siècle, la production indienne est devenue suffisamment considérable pour bouleverser profondément le commerce britannique du thé.
Le centre de gravité s’est déplacé.
La tasse anglaise n’est plus obligée de regarder uniquement vers la Chine.
Celui qui emporta plus que des feuilles
Robert Fortune mourut à Londres en 1880.
On pourrait retenir de lui l’image pittoresque du botaniste écossais affublé d’une natte chinoise.
Ce serait dommage.
Son histoire raconte quelque chose de beaucoup plus vaste.
Elle raconte une époque durant laquelle les plantes étaient des richesses stratégiques.
Une époque où transporter un théier pouvait avoir des conséquences économiques considérables.
Elle raconte aussi quelque chose que les amateurs de thé savent encore aujourd’hui.
On peut transporter une graine, déplacer un théier, reproduire un outil, mais un thé ne tient jamais entièrement dans sa plante.
Il contient une terre, un climat, une manière de cueillir, des générations de gestes et une connaissance patiemment transmise.
Robert Fortune était parti chercher le thé chinois.
Il découvrit peut-être, sans le vouloir, que la partie la plus difficile à voler était précisément celle qu’on ne pouvait pas enfermer dans une caisse de Ward.
N.L.L.






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