Un thé avec Le gardien des âmes
Dernière mise à jour : 8 oct.
Lettre d'édition du 3 octobre
Ce matin-là, je n’étais pas venue voir quelqu'un en particulier. J’étais venue boire un thé. J’avais préparé chez moi un Ta Man Xia Yan, un thé rouge sauvage de Taïwan, puis je l’avais versé encore chaud dans mon thermos avant de partir marcher.
Nous sommes le 3 octobre.
Il était aux environs de dix heures et l’automne commençait à peine. Quelques feuilles avaient changé de couleur, d’autres attendaient encore. Le soleil traversait les arbres avec cette lumière particulière des matins où l’été est sur le départ, mais où l’automne n’a pas encore pris toute la place.
Je suis entrée dans un cimetière. Ce n’était pas prévu.
Je voulais seulement trouver un endroit tranquille, peut-être un banc, boire mon thé et continuer ma journée.

J'ai fais quelques pas, je regardais, ou plutôt, j'admirais cet endroit. Je m'engage dans une allée et soudain je le vois.
Un chat noir était assis parmi les tombes. Il ne faisait rien.
Il était simplement là, parfaitement calme, avec deux yeux d’un vert presque émeraude.
Je me suis accroupie à quelques mètres de lui.
D’ordinaire, les chats viennent volontiers vers moi. Celui-ci n’est pas venu. Je n’ai pas essayé de l’attirer.
Nous nous sommes regardés.
Il avait quelque chose de digne dans son immobilité, comme s’il n’avait aucune raison de quitter l’endroit où il se trouvait.
Alors, intérieurement, je lui ai donné un nom.
Le gardien des âmes.
Je me suis relevée. Lui n’a pas bougé.
Et ma promenade a commencé.
Très vite, j’ai oublié que j’étais dans un cimetière. J’avais l’impression d’être en forêt.
Les arbres étaient partout. Certains immenses. Le soleil passait entre leurs branches et déposait au hasard des plaques de lumière sur les chemins, les pierres, les fleurs.
Il n’y avait personne.
Seulement ce silence particulier qui ne donne pas l’impression que le monde s’est arrêté, mais plutôt qu’il a baissé la voix.

Alors qu'il suffisait de lever les yeux pour retrouver la ville.
Derrière les arbres se dressaient de grandes tours d’habitation.
Des dizaines d’étages. Des centaines de fenêtres.
Depuis là-haut, les habitants ont une vue presque imprenable sur le cimetière.
Et depuis les allées où je marchais, leurs immeubles surgissaient derrière les tombes.
Le contraste était saisissant; en bas, les pierres, au milieu, les arbres, au-dessus, les tours.
Les morts ont les racines. Les vivants ont les étages.
Et je me suis demandée, en regardant toutes ces fenêtres tournées vers le cimetière :
qui veille sur qui ?
J’ai continué à marcher.
Une grille ancienne. Des croix marquées par le temps. Des branches qui débordaient des murs.
Puis un passage couvert de feuillage, presque une petite porte sans porte, sous laquelle il fallait passer pour poursuivre le chemin.

Plus loin, un arbre immense occupait le centre d’un espace entouré de quelques tombes.
On aurait dit une place de village.
Je me suis arrêtée devant lui. Les pierres portaient des dates. L’arbre portait des saisons.
Et j’ai pensé que dans un cimetière, les arbres étaient peut-être les seules véritables horloges.
Les pierres conservent les années. Les arbres continuent de les compter.
À leurs pieds, la nature revenait partout où elle le pouvait. Une herbe dans une fissure. Quelques plantes dans un bac. Des feuilles tombées sur une dalle. Des fleurs sauvages mêlées aux fleurs déposées par les familles, les amis, les aimants; ceux qui restent... Les laissés seuls.
Nous construisons pour conserver. La nature, elle, continue.
J’ai fini par m’arrêter pour boire mon thé.
Le Ta Man Xia Yan était encore chaud.
Autour de moi flottait par endroits le parfum des fleurs fraîches.
Certaines venaient manifestement d’être déposées. Quelqu’un était arrivé ici récemment.
Un peu plus loin, un peu partout, d’autres dormaient profondément depuis longtemps.
Des décennies parfois et tout cela coexistait sans contradiction.
Les fleurs nouvelles, les vieilles pierres, les arbres et le thé dans ma tasse.
Ceux dont l’absence venait de commencer.
Ceux dont il ne restait peut-être plus personne pour se souvenir de la voix.
Et moi, assise là par hasard, un samedi matin d’octobre.
Je regardais mon thé refroidir doucement. Il avait son temps, lui aussi.

En reprenant ma marche, je me suis mise à lire quelques inscriptions.
Pas systématiquement, seulement celles qui accrochaient le regard.
Sur une tombe, quelques mots racontaient un homme :
Écrivain. Bienfaiteur. Patriote.
À côté de lui reposait sa fille.
Sous son nom, deux mots seulement : Grande voyageuse.
Je suis restée devant cette inscription.
"Grande voyageuse"
.
Où était-elle allée ? Qu’avait-elle vu ? Quels paysages avait-elle gardés en elle ?
Je n’en savais rien.
Mais parmi tout ce qu’avait été sa vie, quelqu’un avait choisi ces deux mots pour la raconter.
Quelques pas plus loin, une autre phrase parlait d'un père.
Elle ne disait plus ce qu’il avait été pour le monde.
Elle disait ce qu’il avait été pour quelqu’un :
"Je ne pouvais demander à Dieu un meilleur papa. Son souvenir est éternel. "
Écrivain. Bienfaiteur. Patriote.
Et finalement :
Papa.

J’ai trouvé cela infiniment tendre.
Puis un autre nom a attiré mon attention.
Je ne connaissais pas la personne qui l’avait porté. Je ne savais rien de sa vie.
Mais le nom avait une sonorité particulière.
Un nom qui aurait pu appartenir à un personnage de roman.
Et puisque j’écris moi-même une saga, j’ai immédiatement imaginé ce nom ailleurs, porté par un personnage, entrant dans une histoire nouvelle.
C’est alors qu’une pensée m’est venue :
Les cimetières sont pleins de noms qui ne demanderaient qu’à vivre encore quelques instants, ne serait-ce que par l’écrit ou par la voix de quelqu’un qui les a vus une fois encore.
Je crois que c’est à cet instant que j’ai commencé à regarder les pierres autrement.
Lire un nom ne ressuscite personne.
Mais pendant quelques secondes, ces syllabes qui n’étaient peut-être plus prononcées depuis longtemps repassent par la voix d’un vivant.
Un nom quitte la pierre. Il traverse quelqu’un.
Puis le silence le reprend.
Au détour d’une allée, j’ai croisé un homme.
Capuche sur la tête, lunettes noires, allure inquiétante.
Dans une rue, peut-être aurais-je instinctivement gardé un peu de distance.
Nous avancions l’un vers l’autre. je n'ai pas accéléré.
Arrivé à ma hauteur, il a légèrement incliné la tête.
" Bonjour. "
J’ai répondu :
"Bonjour. "
Et nous avons continué chacun notre chemin. Cela n’a duré que quelques secondes.
Mais j’ai trouvé assez beau que ce soit précisément ici qu’un simple bonjour me rappelle à quel point nous pouvons nous tromper lorsque nous croyons savoir quelque chose de quelqu’un avant même de l’avoir rencontré.
Au milieu de ceux qui ne parlent plus, deux vivants venaient simplement de se saluer.
J’ai pris beaucoup de photographies ce matin-là.
La lumière flitrée par les arbres.
Les tombes imnobrables.
Les tours gigantesques.
Les passages invitant à la curiosité.
À un moment, j’ai photographié une longue allée.
Et sur le sol, au premier plan, se trouvait une silhouette.
La mienne.
Mon ombre était entrée dans la photographie sans que je l’aie cherchée.
Depuis le début de la promenade, j’avais photographié les traces des autres.
Pour la première fois, il y avait la mienne.
Un longueur d’ombre sur un chemin.

J’ai avancé. Elle a changé de forme, puis elle a disparu.
Mon téléphone aussi aurait dû disparaître depuis longtemps.
Il n’avait pratiquement plus de batterie.
Chez moi, avec la même réserve, il se serait éteint depuis une éternité.
Mais ce matin-là, il résistait.
J’en plaisantais intérieurement : peut-être refusait-il tout simplement de s'éteindre dans un cimetière.
Je continuais pourtant à photographier.
Encore une allée, encore un arbre, encore cette lumière.
Puis je suis revenue sur mes pas et il m'a semblé agréable de donner une raison à la résistance de mon portable.
Derrière une tombe, une petite tête noire dépassait. Deux yeux vert émeraude me regardaient.
Il était encore là. Le gardien des âmes. Aussi mystérieux que digne.
Cette fois, presque caché derrière la pierre.
Au-dessus de lui, une croix dorée, autour, des fleurs.
Il ne s’est toujours pas approché, moi non plus.
Nous avions manifestement établi les règles de notre relation quelques heures auparavant.
Je l’ai regardé.
- Est-ce toi le gardien de toutes ces âmes, petit veilleur silencieux...?
Il m’a regardée. Et j’ai pris une dernière photographie.
Puis les corbeaux se sont réveillés.
Leurs voix ont traversé les arbres et le silence du matin a changé.
Cela aurait pu être lugubre. Un cimetière, un chat noir, des corbeaux…
Tout l’attirail était là.
Mais, je n’avais rien vécu de sombre. J’avais rencontré de l'éclat.
Une forêt, un jardin fleuri. Un inconnu qui disait bonjour.
Une grande voyageuse et un père aimé.
Des noms qui attendaient peut-être seulement qu’un regard se pose encore une fois sur eux.
Et un chat noir qui semblait avoir trouvé exactement sa place dans le monde, où dans un endroit où il n'a plus de raison d'avoir peur.
Je suis sortie du cimetière. J’étais venue y boire un thé sur banc.
J’en repartais avec l’impression étrange d’avoir passé quelques heures pas au milieu de la mort, mais au milieu du temps.
Le temps des êtres immobiles, arbres et pierres.
Celui des fleurs fraîchement déposées.
Celui de ceux qui viennent d’arriver.
Celui de ceux qui dorment profondément depuis longtemps.
Le temps d’un thé. Et le nôtre.
Lorsque je suis rentrée chez moi, les feuilles de Ta ManXia Yan étaient toujours là.
Je les avais déjà infusées.
Elles auraient pu terminer leur histoire ainsi. J’ai pourtant remis de l’eau à chauffer.
Et j’ai fait une seconde infusion.
La liqueur était différente, plus douce peut-être. Autre.
Mais les feuilles avaient encore quelque chose à donner. Je l’ai bue.
Et en buvant le thé, j’ai pensé à tous ces noms rencontrés quelques heures auparavant.
Puis au chat noir, à ses yeux d’émeraude. À notre dernière rencontre derrière la pierre.
Je ne sais pas s’il était encore là.
Mais quelque part, j’aimais l’idée que oui.
Le gardien des âmes n’avait peut-être pas terminé sa journée. Je lui dédie ce Thé.
N.L.L.

" Trente secondes pour entrer dans cette histoire... Et si vous souhaitez poursuivre la promenade, retrouvez l'épisode intégral d'Un thé avec le gardien des âmes dans "Les Feuilles du Monde " ou sur Spotify."





Magnifique !