Un thé chez les Peuls — Fouta-Toro — Carnet de voyage N•4

Il y a des voyages qui commencent par une destination. Celui-ci commence par une invitation. Nous sommes à Podor, dans le nord du Sénégal, là où le pays s’étire le long du fleuve Sénégal et où commence à se faire sentir l’immensité sèche du Sahel. Le fleuve a longtemps fait de la ville un lieu de circulation, d’échanges et de rencontres. Ici, l’histoire n’est jamais très loin de l’eau. Mais nous ne sommes pas venus visiter Podor. Nous allons plus loin.
Nous quittons peu à peu la ville, ses quais, ses maisons anciennes. La route s’éloigne du fleuve et le paysage se dépouille. La terre devient plus nue. Quelques acacias interrompent l’horizon. La lumière, elle, semble n’avoir rencontré aucun obstacle depuis des kilomètres.
Nous entrons dans le Fouta-Toro.
C’est ici que vivent notamment des communautés haalpulaar, liées par une langue, le pulaar, et par une histoire qui dépasse largement les frontières actuelles du Sénégal. Nous les appelons volontiers « Peuls ». Mais dès notre arrivée, nous comprenons déjà que ce mot immense contient beaucoup plus de mondes que nous ne l’imaginions.
Nous sommes attendus.
Pas dans un hôtel, ni autour d’une table dressée pour nous montrer quelque chose.
Chez quelqu’un et cela change tout.
Entrer
Il faut d’abord apprendre à ne pas se précipiter. Nous arrivons dans une cour. Les salutations prennent leur temps. On nous indique où nous asseoir. Des voix se répondent en pulaar. Un enfant traverse l’espace avant de disparaître. Plus loin, nous entendons les animaux.Personne ne nous explique la scène et c’est très bien ainsi.
Car voyager chez les autres commence peut-être précisément à cet endroit : lorsque nous cessons d’attendre qu’ils organisent leur monde pour que nous puissions immédiatement le comprendre.
Nous nous asseyons, nous regardons et surtout, nous écoutons.
Puis une petite théière apparaît. Elle est posée près du feu avec quelques verres.
Voilà donc pourquoi nous sommes venus.
Ou plutôt, voilà ce que nous pensions être venus chercher. Car le thé que l’on prépare devant nous n’est pas un thé peul au sens où il appartiendrait exclusivement aux Peuls. C’est l’attaya, profondément inscrit dans la sociabilité sénégalaise et sahélienne. Du thé vert, généralement un Gunpowder aux feuilles roulées en petites perles, du sucre, de la menthe selon les préparations, une petite théière et des verres.
Rien de cérémonial... Jusqu’au premier geste.
Le thé passe de la théière au verre, puis revient. Il est versé de nouveau. Le liquide tombe d’assez haut pour qu’une mousse se forme à sa surface.
On recommence.
La main connaît la distance. Le filet ne se rompt presque pas. Et pendant tout ce temps, personne ne se dépêche.
Le thé qui prend son temps
Pour quelqu’un qui connaît le thé chinois ou japonais, la première surprise est presque une transgression.
Ici, le thé vert peut bouillir.
On ne surveille pas anxieusement une eau à 70 ou 80 degrés. On ne retire pas les feuilles après quelques secondes afin de protéger leur délicatesse.
On cherche autre chose; de la force.
Le Gunpowder la supporte. Son infusion devient puissante, tannique, presque sévère. Le sucre viendra lui répondre. La menthe, lorsqu’elle entre dans la préparation, apportera sa fraîcheur.
Mais il manque encore un ingrédient, peut-être le plus important; le temps.
Un attaya complet peut accompagner une conversation pendant une heure ou davantage. On prépare, on verse, on boit, on remet de l’eau, on attend. Le thé n’interrompt pas la conversation : il lui donne une durée.
Alors, nous comprenons quelque chose.
Dans beaucoup de nos vies européennes, offrir une boisson signifie :
— Que puis-je vous servir ?
Ici, ce qui nous est offert n’est peut-être pas seulement contenu dans le verre.
On nous offre le temps nécessaire pour rester.
Le premier verre, Il arrive enfin. Il est petit, mousseux et brûlant.
Nous le prenons entre les doigts.
Le premier contact est celui du sucre, puis le thé reprend immédiatement sa place. Il possède cette franchise particulière des infusions longues : aucune timidité, aucune volonté de séduire.
Le premier attaya est le plus concentré.
Une formule populaire associe d’ailleurs traditionnellement les trois services aux âges ou aux expériences de l’existence :
le premier est amer, le deuxième s’adoucit, le troisième devient plus léger.
Les formulations varient, mais le principe demeure : on ne boit pas trois fois exactement le même thé.
Et surtout, entre le premier et le deuxième verre, quelque chose s’est produit.
Nous ne sommes plus tout à fait les personnes qui viennent d’arriver.
Quelqu’un nous a parlé. Nous avons demandé un mot de pulaar.
Nous l’avons probablement mal prononcé. On a ri.
Le thé retourne sur le feu.

Rester
C’est peut-être ici que notre voyage chez les Peuls nous enseigne ce que nous n’étions pas venus apprendre. Nous pensions observer une manière de préparer le thé.
Nous observons une manière d’être ensemble.
La théière est petite précisément parce qu’elle reviendra. Le verre est petit parce qu’il n’a aucune raison d’être le dernier et la lenteur de la préparation, qui paraîtrait inefficace à celui qui voudrait simplement boire, devient parfaitement logique dès lors que le véritable objet du rituel n’est plus la boisson mais la présence.
Le deuxième verre arrive. Il est plus doux. La conversation aussi.
Nous savons maintenant quelques prénoms. Les voix qui, une heure plus tôt, formaient autour de nous une langue inconnue commencent à avoir des visages.
Puis vient le troisième. Le thé s’est allégé. L’après-midi également.
La lumière descend sur le Fouta-Toro et les ombres s’allongent dans la cour.
Nous pourrions partir, personne ne nous retient.
Mais personne ne nous presse, alors nous restons encore un peu.
Ce que contient un petit verre
Nous étions venus jusqu’ici pour boire un thé chez les Peuls.
Nous repartons avec une légère correction à apporter à cette phrase.
Nous n’avons pas seulement bu du thé chez quelqu’un.
Pendant quelques heures, quelqu’un nous a fait une place.
Et peut-être est-ce cela que les grands rituels du thé ont en commun malgré les milliers de kilomètres qui les séparent.
À Kyoto, on prépare l’espace. Dans une datcha, on entretient la chaleur.
Ici, dans le Fouta-Toro, on laisse au thé le temps de revenir.
Les objets, les gestes et les languent changent.
Mais partout demeure cette étrange faculté d’une feuille plongée dans l’eau à créer entre deux personnes un espace qui n’existait pas quelques minutes auparavant.
Nous posons notre dernier verre. Au fond, quelques gouttes de thé entourent encore la mousse.
Nous étions venus chercher les Peuls. Ce sont eux qui nous ont laissé entrer.
Après le troisième verre
Le troisième verre est vide depuis quelques minutes lorsque notre hôte se lève.
Il ne dit pas : « Je vais vous faire visiter. »
Il se lève simplement parce qu’il y a autre chose à faire. Et nous le suivons.
C’est peut-être ainsi que l’on découvre vraiment une maison : pas lorsque quelqu’un vous en désigne les pièces, mais lorsque la vie reprend son cours et que, parce que vous êtes encore là, elle accepte de se dérouler devant vous.
Nous quittons l’endroit où nous avons bu le thé.
La maison ne ressemble pas à ces intérieurs que l’on prépare pour être regardés. Chaque chose semble avoir une raison d’être là. Les nattes que l’on déroule et que l’on replie. Les récipients rangés contre un mur. Les calebasses. Quelques ustensiles. Des tissus soigneusement pliés. Rien ne paraît disposé pour produire un effet.
Ici, les objets travaillent. Ils servent. Ils passent de main en main, puis ils retournent à leur place.
Une femme traverse la cour avec un récipient. Nous nous écartons instinctivement pour la laisser passer. Elle sourit, mais ne ralentit pas pour nous. J’aime cela.
Notre présence n’a pas transformé la maison en spectacle.
Un peu plus loin, une chèvre proteste contre quelque chose que nous ne comprenons pas. Une autre lui répond. Des moutons se serrent près d’un enclos. Puis nous apercevons les bovins.
Chez les Peuls, le bétail ne constitue pas seulement un élément du paysage. L’élevage pastoral a profondément façonné l’histoire, l’économie et les représentations sociales de nombreuses communautés peules, même si les modes de vie sont aujourd’hui extrêmement divers et que tous les Peuls ne sont évidemment pas éleveurs.
Ici, pourtant, les animaux appartiennent pleinement au rythme de la maison.
On vérifie une attache. On apporte de l’eau.
Une main passe sur le flanc d’une bête sans même interrompre la conversation.
Ce geste-là me retient. Il n’a rien de cérémoniel. Il est existentiel.
Personne ne nous regarde pour savoir si nous l’avons remarqué. C’est précisément pour cela que nous le remarquons.
Un enfant revient.
Peut-être est-ce celui qui traversait la cour à notre arrivée. Cette fois, il s’arrête suffisamment longtemps pour nous observer ouvertement.
Nous nous observons donc mutuellement. Puis il sourit.
La négociation diplomatique est terminée et à notre grande joie, nous sommes acceptés.
Il repart presque aussitôt.
La lumière a changé. Le soleil n’est plus celui de notre arrivée. Les murs, la terre, les tissus, les silhouettes prennent cette couleur plus profonde que l’après-midi réserve aux pays où la lumière a été dure toute la journée.
À quelques mètres de là, quelqu’un balaie. Ailleurs, on déplace un récipient.
Puis, là-bas, une voix appelle. Une réponse vient de l’autre côté de la cour.
Un animal s’agite. Puis tout redevient calme.
Nous cherchions peut-être inconsciemment quelque chose d’extraordinaire.
Nous trouvons mieux. L’ordinaire.
Notre hôte nous montre quelque chose.
Une chose beaucoup plus importante à ses yeux, que la maison.
Les animaux.
Nous avançons avec lui et son corps change légèrement.
Depuis notre arrivée, il était celui qui recevait. Celui qui faisait une place. Celui qui répondait à nos questions.
Ici, il n’a plus besoin d’expliquer. Il sait.
Il regarde une bête et remarque immédiatement ce que nous n’aurions jamais vu. Il connaît ses habitudes, sa place, probablement son caractère. Son regard parcourt l’ensemble avec cette rapidité tranquille de ceux qui vérifient sans donner l’impression de vérifier.
Alors je comprends que nous avions regardé l’enclos comme un décor.
Lui le regardait comme une responsabilité. La différence est immense.

Lorsque nous revenons vers la maison, la petite théière est toujours là.
Elle m’étonne presque.
Après avoir vu la cour, les animaux, l’eau transportée, les objets déplacés, les tâches qui continuent malgré notre présence, elle me paraît soudain beaucoup plus petite qu’auparavant.
Pourtant elle vient d’occuper une bonne partie de notre après-midi.
Trois verres, trois passages, assurément, trois occasions de ne pas partir.
Je regarde l’endroit où nous étions assis. Il y a quelques heures, nous ne connaissions personne ici. À présent, nous savons où passent les enfants, d’où viennent les bêlements.
Nous reconnaissons certaines voix avant même de voir leurs visages.
Nous savons quel geste annonce que quelqu’un va remettre de l’eau sur le feu.
Nous n’avons presque rien appris, au fond mais nous avons commencé à reconnaître.
Et ce n’est pas la même chose.
Quelqu’un reprend la théière.
Pendant une seconde, je crois qu’un quatrième thé va commencer.
Non.
On la rince.
Le geste est rapide, Il fait partit du quotidien. Il est définitif. Le thé est terminé.
Je ressens alors quelque chose d’inattendu : une petite déception.
J’aurais volontiers accepté un quatrième verre. Puis je souris intérieurement.
C’est donc cela que l’attaya nous a fait.
Au premier verre, nous nous demandions combien de temps cela allait prendre.
Après le troisième, nous n’avions plus envie de compter.
La journée peut maintenant continuer.
Et, pendant quelques instants encore, nous continuons avec elle.
Quand vient l’heure de partir l’enfant est revenu. Cette fois, il ne nous observe plus de loin. Il s’approche avec cette assurance nouvelle que possèdent les enfants lorsqu’ils ont décidé qu’un inconnu avait suffisamment attendu pour devenir intéressant.
Il nous dit quelque chose en pulaar. Nous ne comprenons pas.
Il répète. Nous ne comprenons toujours pas. Alors il montre du doigt ce qu’il veut nous faire voir. Voilà une langue que nous maîtrisons parfaitement.
Nous le suivons sur quelques mètres, il nous montre une chèvre.
Nous acquiesçons avec beaucoup trop de sérieux. Il rit.
Manifestement, ce n’était pas cela qu’il fallait comprendre. Il recommence son explication, désigne l’animal, puis quelque chose derrière lui. Nous tentons une réponse. Elle est probablement absurde, car son rire devient contagieux.
Un adulte intervient enfin et nous donne la clé. Tout devient évident.
Ou presque.
L’enfant nous regarde avec l’air satisfait de celui qui vient de consacrer plusieurs minutes à l’éducation de deux étrangers particulièrement lents.
Notre premier professeur de pulaar aura été sévère, mais patient.
Puis vient cette heure étrange où personne n’annonce que le jour se termine.
Il se retire.
La lumière baisse derrière les silhouettes. Les animaux deviennent plus présents à l’oreille qu’au regard. Une poussière légère accompagne ceux que nous voyons revenir au loin.
Le village que nous avions traversé en arrivant commence seulement maintenant à nous apparaître.
Nous avions vu des habitations, nous découvrons des voisinages.
D’une cour à l’autre, on s’appelle. Quelqu’un passe sans s’arrêter et lance une salutation. Une réponse vient aussitôt. Plus loin, des enfants jouent encore avec cette obstination particulière qui consiste à négocier chaque minute supplémentaire avec la nuit.
Des animaux reviennent, on les rassemble.
Une porte s’ouvre. Un récipient change de mains.
Quelque part, un feu est entretenu.
Ce ne sont pas de grands événements. C’est précisément pour cela que nous regardons.
La journée se défait morceau par morceau et chacun semble savoir ce qu’il lui reste à accomplir avant qu’elle disparaisse complètement.
Nous comprenons qu’il est temps de partir - On ne nous le fait pas sentir, au contraire - Mais parce que nous sommes arrivés dans l’après-midi, avons bu trois thés, posé beaucoup de questions, regardé les animaux, suivi un enfant et occupé une place dans cette cour pendant plusieurs heures.
Il existe un moment où l’invité bien élevé doit savoir se lever, alors nous nous levons.
Notre mouvement provoque immédiatement quelque chose. Un regard se pose.
Une question se fait entendre.
Nous expliquons que nous allons retourner à Podor.
Notre hôte regarde le ciel, puis nous regarde et échange quelques mots avec quelqu’un derrière nous.
Nous ne comprenons pas la phrase mais nous reconnaissons parfaitement ce qui vient de se passer.
Notre départ vient d’être discuté sans nous. L’enfant, lui, semble avoir déjà voté.
Il s’est rassis.
On nous parle de la nuit, de la route. Puis quelqu’un prononce quelques mots que l’on nous traduit.
"Vous pouvez rester."
La phrase est dite simplement, sans palabres.
Comme si elle ne venait pas de modifier entièrement notre voyage.
Nous regardons autour de nous. Le village n’est déjà plus celui dans lequel nous sommes entrés quelques heures auparavant.
Dans la lumière du soir, nous distinguons maintenant les passages entre les habitations. Les silhouettes qui rentrent. Les animaux que l’on rassemble. Les petites conversations qui voyagent d’une cour à l’autre.
Et soudain une évidence nous frappe. Nous n’avons encore jamais vu ce village la nuit.
Nous pensions être venus boire le thé, nous avons cru être venus rencontrer une famille et voilà qu’on nous propose maintenant quelque chose que nous n’avions absolument pas prévu :
rester lorsque les visiteurs sont normalement partis.
Il y a des invitations auxquelles répondre demande quelques secondes de politesse.
Celle-ci n’en demande aucune. Nous regardons notre hôte en souriant.
— Nous restons.
L’enfant n’a évidemment pas besoin de traduction.
Il sourit lui aussi. Et pour la deuxième fois aujourd’hui, nous avons la sensation très nette qu’une porte vient de s’ouvrir.
Seulement cette fois, ce n’est pas celle d’une maison, c’est celle du village.
Le dernier verre n’est pas du thé
La nuit est installée depuis longtemps lorsque nous comprenons que le village possède un autre silence.
Ce n’est pas celui de l’absence. C’est celui d’une journée qui a enfin terminé son travail.
Les voix se sont éloignées. Les enfants que nous entendions encore tout à l’heure ont disparu les uns après les autres. De temps en temps, un animal trouble l’obscurité d’un mouvement ou d’un souffle.
Nous avons accepté de rester. On nous a indiqué où nous dormirons.
Et au moment où nous pensions que plus rien ne viendrait interrompre la nuit, quelqu’un approche. Dans sa main, cette fois, il n’y a pas la petite théière.
On nous tend un récipient avec dedans, du lait.
Du lait caillé.
Nous le regardons avec cette hésitation minuscule que provoque toujours une chose dont on ignore encore le goût, puis nous buvons.
Après l’amertume du thé vert, le sucre et la menthe de l’attaya, le contraste est presque déroutant. La texture est plus dense. L’acidité légère. Quelque chose de doux demeure en bouche et surtout, pour la première fois depuis notre arrivée, ce que nous buvons ne nous raconte pas une feuille venue d’ailleurs.
Cela vient d’ici.
Alors nous repensons aux animaux que notre hôte nous a montrés avant la tombée du jour. À cette main posée sur le flanc d’une bête, à l’eau apportée, aux attaches vérifiées, àce regard qui savait immédiatement ce que le nôtre ne savait pas voir.
Le lait que nous tenons maintenant entre nos mains appartient à ce même monde.
Le thé nous avait appris quelque chose de l’hospitalité.
Le lait nous apprend autre chose. On peut accueillir avec ce que l’on prépare mais on peut aussi accueillir avec ce que l’on possède, ce que l’on élève, ce dont on se nourrit soi-même.
Nous buvons encore et je pense au thé, forcément.
Deux boissons blanches et vertes qui n’ont presque rien en commun.
L’une commence avec une feuille, l’autre avec un animal.
L’une demande le feu, le sucre, les passages répétés entre théière et verre.
L’autre porte avec elle une histoire pastorale beaucoup plus ancienne.
Et pourtant, ce soir, elles accomplissent exactement la même chose.
Quelqu’un nous tend un récipient que nous prenons et dont nous en buvons son contenu. Ainsi, pendant quelques instants, ce qui appartenait à sa maison nous est confié.
Le récipient repart, nous nous allongeons. Dehors, quelque chose bouge près de l’enclos, puis plus rien.
Demain matin, nous découvrirons le village à la lumière du jour, mais pour ce soir, nous avons suffisamment appris.
Le premier verre de thé nous avait fait entrer.
Le troisième nous avait donné envie de rester et ce dernier verre, qui n’était même plus du thé, nous a fait comprendre que nous étions restés pour de bon.

Avant que le village ne se lève
Nous nous réveillons sans savoir exactement ce qui nous a réveillés.
Un bruit peut-être, le mouvement d’un animal, une voix très loin.
Ou simplement cette modification imperceptible de l’air qui annonce que la nuit a commencé à céder.
Pendant quelques secondes, nous ne savons plus où nous sommes, puis tout revient.
Podor. Le Fouta-Toro. Les trois verres de thé, l’enfant, le lait et cette invitation imprévue qui nous a fait rester. Nous nous levons. Dehors, le village dort encore à moitié et au-dessus de nous, il y a le ciel.
Il faut vivre une nuit loin des grandes villes pour se souvenir qu’un ciel peut avoir une profondeur. La nuit n’a pas encore complètement disparu. À l’ouest subsistent quelques étoiles tandis qu'à l’est, en revanche, une ligne plus claire s’est posée sur l’horizon.
Elle est d’abord presque grise, puis bleue, puis quelque chose de rose apparaît.
Pas le rose exceptionnel d’un coucher de soleil photographié pour être montré.
Un rose très pâle, presque timide.
La terre, elle, demeure sombre.
Pendant quelques minutes, le ciel semble se lever avant le monde.
Nous restons là.
Hier, nous avions appris à ne pas presser le thé. Ce matin, nous apprenons à ne pas presser le jour.
Puis le village commence à apparaître, pas à se réveiller; à apparaître.
Dans la nuit, nous en avions surtout entendu les contours. Maintenant les formes reviennent une à une.
Celles rustiques des habitations, celles plus vastes des cours, celles sinueuses des passages entre elles, et plus loin, celles des enclos.
Et que dires des arbres qui, quelques minutes auparavant, n’étaient que des masses noires.
Une chèvre se lève. Une autre reste couchée.
Un bovin souffle longuement, comme s’il trouvait lui aussi l’heure beaucoup trop matinale. Cela nous fait sourire.
Puis une première silhouette traverse la cour. Elle ne semble pas émerveillée par le lever du soleil. Elle a manifestement autre chose à faire.
Je crois que cela rend peut-être la scène encore plus belle.
Nous regardons un paysage. Nos hôtes commencent une journée.
Quelqu’un ranime un feu. Une femme passe avec un récipient.
Une porte s’ouvre. Une voix appelle doucement.
Un enfant apparaît, encore engourdi de sommeil, pas le nôtre.
Le nôtre arrive quelques minutes plus tard. Il nous voit. Il s’arrête.
Et son visage prend immédiatement cette expression que nous connaissons désormais.
Il vient vérifier quelque chose. Que nous sommes encore là.
Nous lui adressons le mot de pulaar qu’il avait essayé de nous apprendre hier.
Cette fois, nous sommes persuadés de bien le prononcer.
Le soleil n’est même pas levé et notre professeur a déjà repris son travail.
Puis la lumière touche la terre. C’est très rapide.
Ce qui était bleu devient ocre. Les silhouettes prennent des couleurs. Les tissus apparaissent. Les animaux cessent d’être des formes. Les ombres s’allongent dans la direction opposée au jour et nous découvrons enfin le village dans lequel nous avons dormi.
Il nous paraît plus vaste qu’hier. Peut-être parce que nous savons désormais regarder entre les maisons.
Une cour conduit à une autre. Un passage disparaît derrière un mur. Plus loin, quelqu’un marche déjà avec ses bêtes. Des salutations circulent.
La veille, nous étions arrivés en cherchant la maison de nos hôtes.
Ce matin, nous comprenons que cette maison n’est pas isolée.
Elle appartient à un ensemble de présences, de liens, d’habitudes.
À un village.
Nous avançons un peu. L’air est encore agréable.
Il possède cette fraîcheur fragile dont on sait qu’elle ne durera pas.
Alors nous marchons lentement. Nous ne visitons pas, nous avons cessé de visiter hier.
Nous regardons simplement ce qui commence, un geste après l’autre; comme une journée après une nuit.
Alors, je repense soudain à notre thé. À cette petite théière posée près du feu.
Hier, elle nous paraissait être le centre de notre voyage.
Ce matin, je comprends qu’elle n’en était que la porte.
Derrière elle, il y avait tout cela.
Et maintenant cette lumière qui monte sur le Fouta-Toro.
Nous étions venus jusqu’ici pour comprendre comment on boit le thé chez les Peuls.
Au lever du jour, la question nous paraît presque trop petite.
Nous commençons plutôt à comprendre avec qui nous l’avons bu.
Et peut-être était-ce cela, depuis le début, que nous étions venus chercher.
Galle
Le soleil monte maintenant sur le Fouta-Toro. L’enfant nous rejoint une dernière fois.
Il nous regarde, puis désigne la maison.
— Galle.
Nous répétons. Il secoue la tête, encore.
— Galle.
Cette fois, nous prenons notre temps, nous écoutons, nous répétons.
— Galle.
Il nous regarde quelques secondes et enfin, il sourit joyeusement.
Nous découvrons alors ce qu’il essayait de nous apprendre depuis la veille.
Galle.
En pulaar, le mot désigne la maison, mais pas seulement les murs.
Il peut dire aussi le foyer, la famille, cet espace auquel appartiennent ceux qui vivent ensemble. Alors tout ce que nous avons vécu depuis notre arrivée revient soudain dans ce petit mot.
Cette place que l’on nous a faite parmi eux pendant quelques heures.
Nous étions venus jusqu’au Fouta-Toro pour comprendre comment on boit le thé chez les Peuls.
Il aura fallu qu’un enfant nous apprenne un seul mot pour que nous comprenions enfin.
La maison, pour une nuit, on nous y avait fait une place, avec un thé comme porte d'entrée.
Galle.
N.L.L.






Article très émouvant. J'aime vos articles, parce-qu'ils racontent plus le thé "vécu", que le côté "acheter du thé".