top of page

Le thé dans une Datcha : Carnet de voyage N° 2

Photo du rédacteur: Nadja
Nadja
6 sept.
6 min de lecture
Datcha russe près du fleuve, avec un samovar à l'intérieur
Datcha russe - avec à l'intérieur un samovar qui attend l'heure du thé


Le thé dans une datcha


Il existe des maisons que l’on habite et d’autres qui semblent modifier légèrement notre manière d’habiter le temps.

La datcha appartient à cette seconde famille.

À quelques heures de la ville — parfois beaucoup moins — la route quitte progressivement les grands immeubles, longe les forêts, traverse des villages et finit par déposer ses voyageurs devant une maison que l’on pourrait presque manquer.

Du bois. Une véranda. Quelques marches qui grincent.

Un jardin qui n’a pas demandé la permission pour pousser.

Et sur une table, quelque chose attend déjà.

Le thé.



Une maison qui commence par un départ



Le mot datcha vient du russe davat’, « donner ». Aux XVIIe et XVIIIe siècles, il évoquait d’abord les terres ou biens accordés par le souverain. Sous Pierre le Grand, certaines parcelles situées près de Saint-Pétersbourg furent attribuées à des proches de la cour afin qu’ils puissent séjourner hors de la ville sans s’éloigner trop longtemps de leurs fonctions. 

Mais la datcha que nous connaissons aujourd’hui s’est surtout dessinée au XIXe siècle.

Les citadins commencent alors à louer pour l’été des maisons et des izbas dans les campagnes voisines. Puis arrivent les chemins de fer. Les distances rétrécissent. Les familles peuvent quitter Moscou ou Saint-Pétersbourg sans organiser une expédition de plusieurs semaines.

La datcha devient accessible à une partie croissante de la population urbaine.

On y transporte les enfants, les livres, le linge, quelques meubles parfois.

Et probablement beaucoup trop de choses pour une maison censée représenter la simplicité. Certaines habitudes humaines traversent manifestement les siècles avec une remarquable résistance.


À la fin du XIXe siècle, la datcha est devenue un véritable phénomène social : familles de fonctionnaires, commerçants, intellectuels et artistes y passent plusieurs mois, cultivant une forme de vie située quelque part entre la campagne et la ville. 



Le jardin n’est jamais très loin



La datcha ne se résume pas à la maison.

Son véritable domaine commence souvent derrière elle.

Des groseilliers. Des framboisiers. Des fraises. Des concombres dont on discutera sérieusement de la réussite comme s’il s’agissait d’une affaire diplomatique.

Sous l’époque soviétique, cette dimension deviendra encore plus importante. Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux terrains de datchas permettront aux familles de cultiver fruits et légumes sur de petites parcelles, souvent autour de 600 m², les fameuses « six sotkas ». 

Mais même lorsque le potager n’est plus une nécessité, il reste quelque chose de cette relation particulière au jardin.

On cueille.

On conserve.

On fait des confitures.

On revient avec un bol de fruits dont certains seront mangés avant même d’atteindre la cuisine.

Et tôt ou tard, tout cela rencontre le thé.



Le samovar au centre



La table est dréssée, le thé est servi, le samovar trône et les gourmandise russes paraissent délicieuses.
La table est dréssée, le thé est servi, le samovar trône et les gourmandise russes paraissent délicieuses.


Sur certaines photographies anciennes de la vie à la datcha, on retrouve une scène presque immuable : une table dressée dehors ou sous une véranda et, au milieu, le samovar.

L’objet est spectaculaire, mais sa fonction est extrêmement simple.

Il chauffe et conserve l’eau chaude.

Traditionnellement, une petite théière contenant une infusion très concentrée peut être posée au-dessus du samovar pour rester chaude. Chacun verse alors un peu de ce concentré dans sa tasse ou son verre, puis ajoute l’eau chaude obtenue par le petit robinet du samovar. 

Ce détail change tout.

Le thé n’est plus préparé pour une seule tournée.

Il devient disponible.

On peut revenir.

Remplir de nouveau sa tasse.

Reprendre une conversation abandonnée vingt minutes plus tôt.

Ajouter davantage d’eau.

Ou davantage de thé.

Le samovar installe une durée.



Le thé n’attend personne



C’est peut-être cela que j’aime le plus dans l’idée du thé à la datcha.

Il n’a pas vraiment d’horaire.

On peut commencer après le déjeuner.

Quelqu’un arrive.

Une chaise supplémentaire apparaît.

Un pot de confiture aussi.

Puis une assiette.

Une personne quitte la table parce qu’elle doit aller vérifier quelque chose dans le jardin.

Elle revient avec des pommes.

Quelqu’un trouve qu’il faudrait refaire du thé.

Mais il y en a encore.

Alors on ajoute simplement de l’eau chaude.

Dans la ville, le thé doit parfois trouver sa place entre deux obligations.

À la datcha, ce sont plutôt les obligations qui doivent apprendre à contourner le thé.



Confiture, petits pains et barankis



thé Dian Hong Gong fu préparé dans une Datcha. Verres à thé russe au premier plan et boîte à thé Les 88 Thés

À côté du samovar, la table russe peut accueillir confitures, miel, pain, biscuits et pâtisseries.

Et puis il y a ces petits anneaux de pâte que l’on aperçoit parfois suspendus autour d’un samovar ou empilés sur une assiette : les barankis.

Plus fermes qu’un pain ordinaire, de forme annulaire, ils appartiennent à une famille de produits russes comprenant notamment les sushki, généralement plus petits et plus secs.

Ils ont quelque chose d’extrêmement pratique pour une table qui dure : on en prend un, puis un autre beaucoup plus tard.

Personne n’est obligé d’annoncer officiellement :

« Nous allons maintenant passer à la collation numéro trois. »

Heureusement.



La confiture n’est pas un décor



Elle mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête.

Dans une maison entourée d’un jardin, la confiture est rarement seulement un accompagnement.

Elle peut être la mémoire comestible de l’été.

Framboises.

Cassis.

Cerises.

Fraises.

Chaque pot conserve quelque chose qui ne survivra pas à l’hiver sous sa forme fraîche.

Et à côté d’un thé noir assez structuré, une petite cuillerée de confiture crée un dialogue extrêmement simple : acidité du fruit, sucre, chaleur du thé.

Pas besoin d’en faire une cérémonie.

C’est précisément ce qui est beau.



Et les verres ?



Il y a aussi cette autre silhouette familière de la culture russe du thé : le verre placé dans son support métallique, le podstakannik.

Ces porte-verres sont devenus particulièrement emblématiques des voyages en train russes. Ils permettent notamment de tenir un verre rempli de thé très chaud sans se brûler et offrent une meilleure stabilité. Leur usage remonte au moins à la fin du XVIIIe siècle et s’est fortement développé avec le chemin de fer. 

À la datcha, rien n’oblige cependant à abandonner la porcelaine.

Une vieille tasse dépareillée peut être parfaitement à sa place.

Et c’est peut-être même mieux ainsi.

La datcha supporte mal la perfection. Une maison qui accepte le désordre du vivant

Une véritable datcha n’est pas nécessairement cette ravissante maison de bois impeccable que l’on photographie au coucher du soleil.

Elle peut manquer de confort.

Certaines datchas soviétiques ne disposaient même pas d’eau courante ou de sanitaires modernes. 

Il faut parfois réparer une marche. Repeindre une fenêtreRetrouver un outil.

Se battre contre quelque chose qui pousse là où personne ne lui avait demandé de pousser.

La datcha demande du travail. C’est l’un de ses paradoxes.On y vient pour se reposer et l’on commence immédiatement à bricoler. Mais au milieu de ce travail, il existe des interruptions. Le thé en est une.



Quel thé boire dans une datcha ?



Historiquement, la Russie a développé une forte culture du thé noir, longtemps alimentée par les routes commerciales reliant notamment la Chine à l’Empire russe.

Mais je ne chercherais pas ici le thé « historiquement parfait ».

Je chercherais celui qui peut tenir la table.

Un thé noir chinois généreux. Un Dian Hong.

Un thé aux notes de fruits secs, de bois ou de miel.

Ou même un Pu Erh, lorsque la journée commence à se refroidir.

Quelque chose que l’on puisse infuser longtemps, reprendre, partager.

À la datcha, le thé n’a pas besoin de démontrer sa rareté.

Il doit pouvoir accompagner la durée.



Lorsque la lumière commence à tomber



Vers le soir, le jardin change.

Les objets deviennent plus sombres avant le ciel. La table conserve encore un peu de chaleur. Quelqu’un ramène une veste.

Les moustiques commencent leur propre dîner — malheureusement sans avoir été invités. Le samovar est toujours là. Une dernière tasse est servie.

Puis une autre, puisqu’il était manifestement mensonger de qualifier la précédente de dernière.

Les conversations ralentissent. La maison derrière nous devient plus présente.

Et dans quelques heures, tout le monde ira dormir.

Demain matin, quelqu’un ouvrira la porte. Descendra les quelques marches.

Regardera le jardin pour vérifier ce que la nuit a changé.

Et tôt ou tard, l’eau recommencera à chauffer.

Parce qu’à la datcha, le thé n’est peut-être pas exactement une cérémonie.

Il est quelque chose de plus discret.


Une manière de rester encore un peu.


N.L.L.




Verres à thé — RaskinE
€15.00
Acheter

1 commentaire

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
clo
06 sept.
Noté 5 étoiles sur 5.

merci de nous faire voyager

J'aime
bottom of page